Et vaincre la nuit

Et vaincre la nuit
Comme un voleur qui s’évade
Qui prend la poudre d’escampette
Parce qu’on l’a attrapé les mains rouges
Les mains rouges de sang
Les mains rouges de son geste imprudent
Mes envies suicidaires me suivent
Comme l’ombre des tombes au cimetière
Les ombres qui se penchent
Et se laissent trainer par les lumières mourantes de la nuit
Même la patience est éphémère
En ce moment je n’ai plus la patience de moi-même
Je veux juste abréger ma souffrance
Couper ma veine en deux
Et faire couler mon sang sur le sol de la prairie
Étalée sous le ciel infini de la nuit
Sous les étoiles de la Voie Lactée
Le train passe entre les champs de la campagne
Mon âme se repose entre les poteaux de tournesols
Qui promettent de clouer mon esprit
À jamais à leurs tiges tendant vers la voûte céleste
Un moment où rien ne valait plus
Mes tourments étaient en suspens et pour un instant
L’oubli dans ses oubliettes m’a emprisonnée
Et pour un instant je me suis laissée convaincre
Qu’il était impossible
De vaincre la nuit

Puis tu es entrée dans ma vie
Je me suis dit
C’est la fin, je n’ai plus besoin de me cacher
Je n’ai plus besoin d’esquiver
Le regard du monde qui me cherche
Le regard de ceux qui rêvent de squatter les couloirs de mes pensées
Courir dans le labyrinthe de mon cerveau abîmé
Par la souffrance et les peines que la vie a choisies de m’affliger
Et depuis que je suis à Montréal
Je squatte incessamment les ruelles du Vieux Port
Je m’assoie sur ses bancs que caresse la brise glaciale
Et me rappelle tous nos avrils, et les tours que nous avions faits
Toi, assise à mes côtés, contemplant le quai
Rongé par la neige et la glace qu’on aurait crues éternelles
J’avais cru que l’hiver aller éternellement durer
Mais te voilà, ici à mes côtés, rien de plus ne me nuit
Je me serais crue capable de tout
Et capable de vaincre la nuit

Avril est parti et avec lui la neige a disparu
Le Vieux Port a repris vie : ses fantômes s’en sont retournés hanter d’autres hivers dans d’autres univers, quelque part d’autre sur la planète ou peut-être dans une autre galaxie
J’ai vu le printemps s’installer et les arbres secouer leurs feuillages comme un lion agitant sa crinière au gré du vent
Mon amour tu as été le plus beau des avrils
Et j’aurais aimé t’aimer « comme on aime le printemps »
Aussi simple que ça, mais tu ne m’as pas laissée
Je me rappelle encore les histoires que tu me racontais
Je vois encore la marque du couteau sur ta main bien greffée
Je t’entends encore pleurer, la nuit j’en fais des cauchemars
C’est horrible comment tout chute, comment tout bascule
Je te revois encore, portant dans sa chambre le corps de ton père noyé dans l’alcool, et te disant qu’il t’aimera plus que son triste verre de scotch
Mais il a choisi, tu vois on a tous le choix dans la vie
Et depuis que tu es venue, mes envies suicidaires se sont évanouies
Tu m’as apporté tant de sourires, j’ai vu en toi le reflet de qui je suis
Et ma figure dans la glace a tellement lui que j’aurais cru à des lendemains meilleurs
Et je me serais crue capable
Capable de vaincre la nuit

L’amertume me brise : tu as dompté mon esprit nomade, mais il a ressuscité
Je me croyais condamnée à m'évader à tout jamais sans avoir aucun endroit où reposer ma petite tête
Il y a bien des choses que l’on ne peut décider pour nous-mêmes
Comme la pluie qui descend du ciel, comme les avalanches qui se précipitent vers les flans des montagnes,
Et trouver le réconfort dans les visages méconnus de ceux que l’on rencontre en chemin
Quitte à savoir quel chemin prendre, tu vois moi j’ai pris le tien, t’avais choisi de prendre ma main
On s’est promis des lendemains, j’ai cru que viendra un jour où finalement je laisserais tomber mes armes
Je laisserais finalement reposer mon ancre, celle qu’à mon poignet j’ai éternellement accrochée
Je ne serai plus le pirate des mers méconnues, le corsaire des océans inconnus
Le ciel me sera toujours bleu, le hasard m’aurait finalement souri
Et pour un instant je croirai que j’ai finalement vaincu
J’ai finalement vaincu la nuit.

—R.

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